Naples n’est pas une ville ; c’est un corps. Un organisme complexe qui respire, saigne et se réinvente devant la caméra. Toujours à la fois muse et personnage, cette métropole à deux visages, à l’image du dieu Janus, montre un visage charmant et un visage féroce, capable de contenir à la fois la beauté la plus déchirante et l’horreur la plus indicible dans un même cadre. C’est une ville de « luce e home » (lumière et ombre), un purgatoire aux frontières floues où le sacré et le profane dansent une valse ininterrompue dans les ruelles.
Il y a les grandes chefs-d’œuvre qui ont utilisé cette ville pour des histoires immortelles — et vous les trouverez ici. Mais c’est précisément cette âme contradictoire, « triste et frivole, déterminée et apathique », qui en fait le terrain le plus fertile pour un cinéma qui refuse les raccourcis. C’est un cinéma qui n’a pas peur de se salir les mains, qui se perd dans le ventre de la ville non pas pour raconter son histoire, mais pour laisser la ville raconter la sienne.
Ce n’est pas une simple liste, mais une carte pour naviguer dans le cinéma napolitain le plus viscéral. C’est un chemin qui unit les piliers fondamentaux, des films les plus célèbres au cinéma d’auteur underground. Des œuvres qui, des années 1990 à aujourd’hui, ont capturé l’essence d’une ville qui a été, et sera toujours, « vivante et seule. Comme Naples. »
Vito et les autres (1991)
La veille du Nouvel An, le père de Vito, âgé de douze ans, dans un accès de folie, massacre sa famille, épargnant seulement son fils. Confié à une tante indifférente, Vito entame une descente inexorable dans le monde du crime de rue, entre vols, prostitution et violence, jusqu’à devenir un enfant tueur.
Le premier long métrage d’Antonio Capuano n’est pas un film ; c’est une détonation. Considéré comme la naissance de la « nouvelle vague » du cinéma napolitain, Vito et les autres abandonne toute pitié sociologique pour plonger le spectateur dans une réalité brute, presque mythologique. Avec un style fragmenté, anti-naturaliste et une distribution d’enfants des rues d’une naturalité saisissante, Capuano ne se contente pas de raconter une histoire de marginalisation : il la fait exploser à l’écran, livrant une image brute de la ville, un enfer urbain où l’innocence est un luxe insoutenable.
Libera (1993)
Structuré en trois épisodes, le film raconte les histoires de trois femmes napolitaines peu conventionnelles. Aurora, l’épouse ennuyée d’un homme riche, se retrouve confrontée à son passé. Carmela fait face à un scandale de quartier lorsqu’on découvre que le père de son fils est un transsexuel. Libera, une marchande de journaux trahie, transforme sa vengeance conjugale en un commerce de lumière rouge.
Les débuts de Pappi Corsicato sont une injection d’esthétique pop, surréaliste et queer au cœur d’une Naples chaotique et baroque. À des années-lumière du réalisme sombre, Corsicato peint une fresque criarde, presque almodovarienne, où la ville devient une scène à ciel ouvert. Libera explore l’identité de genre, la sexualité et la performance comme stratégies de survie, montrant une Naples qui mène ses combats non pas par la violence, mais par l’ironie, l’excès et une volonté théâtrale et indomptable de vivre.
Les Trous Noirs (1995)
Adamo, un jeune homme excentrique, revient dans sa ville natale et tombe amoureux d’Angela, une prostituée. Leur relation s’entrelace avec des événements surréalistes et inexplicables, notamment l’apparition d’un œuf géant sur une colline après qu’Adamo ait involontairement causé la mort d’un garçon.
Avec Les Trous Noirs, Pappi Corsicato pousse son cinéma vers une abstraction encore plus radicale et visionnaire. Le titre lui-même est une métaphore puissante : les « trous noirs » sont les vides existentiels de ses personnages, mais aussi les failles gravitationnelles d’où peut émerger l’inattendu. Naples n’est ici pas une ville, mais un paysage métaphysique, un territoire à la fois putride et magique, où le grotesque et le sublime se confondent. C’est une œuvre audacieuse qui utilise le fantastique pour explorer la solitude et le désir latent aux marges de la société.
Amour Troublant (1995)
Delia, une illustratrice vivant à Bologne, revient dans sa Naples natale pour les funérailles de sa mère, Amalia, morte dans des circonstances mystérieuses. L’enquête sur sa mort force Delia à affronter un passé refoulé de violences familiales, de secrets et de désirs indicibles, dans un douloureux voyage à travers les labyrinthes de sa mémoire et de la ville.
Adapté du premier roman d’une alors inconnue Elena Ferrante, le film de Mario Martone est un thriller psychologique d’une rare intensité. Naples n’est pas un simple décor, mais un labyrinthe mental, une projection physique du traumatisme de la protagoniste. Les ruelles, les bâtiments, les sons de la ville deviennent des éléments d’un puzzle mnémotechnique que Delia doit reconstituer. Martone traduit la prose dense et fiévreuse de Ferrante en une expérience cinématographique presque tactile, où chaque lieu évoque un souvenir, chaque visage cache une vérité enfouie.
Pianese Nunzio, 14 ans en mai (1996)
Dans le Rione Sanità, le jeune et charismatique Don Lorenzo combat la Camorra depuis la chaire, devenant un modèle pour la jeunesse du quartier. Parmi eux se trouve Nunzio, un talentueux garçon de quatorze ans auquel le prêtre s’attache avec une affection qui se transforme en passion interdite. Le milieu criminel utilisera ce lien pour discréditer et détruire le prêtre.
Antonio Capuano revient explorer les territoires les plus sombres et les plus inconfortables de l’âme humaine. Pianese Nunzio est un film courageux et frontal, abordant des sujets tabous comme la pédophilie dans le clergé et la collusion entre l’Église et la mafia sans jamais moraliser. Le style de Capuano est direct, parfois brutal, forçant le spectateur à interroger la nature ambiguë du pouvoir, du désir et de la foi dans un contexte où les frontières entre le bien et le mal sont tragiquement floues. Un film culte tourné à Naples qui choque et questionne encore aujourd’hui.
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Les années 2000 : Auteurs, Documentaires et Nouveaux Territoires
Le nouveau millénaire a vu la consolidation des carrières des maîtres des années 90 et l’émergence de nouvelles voix, comme celle de Paolo Sorrentino. Le cinéma napolitain s’est ouvert aux influences internationales tout en redécouvrant simultanément le documentaire comme un outil pour enquêter sur sa propre identité complexe.
One Man Up (2001)
Naples, années 1980. Les vies parallèles de deux hommes portant le même nom, Antonio Pisapia. L’un est un chanteur à succès, cocaïnomane et séducteur au sommet de sa gloire. L’autre est un footballeur honnête et introverti dont la carrière est brisée par une blessure. Tous deux connaîtront une chute ruineuse, affrontant l’échec et la solitude.
Le premier film de Paolo Sorrentino contient déjà, à l’état embryonnaire, tous les thèmes et obsessions de son cinéma futur. Inspiré par les figures réelles de Franco Califano et Agostino Di Bartolomei, le film est un conte mélancolique et grotesque sur le succès, la défaite et l’impossibilité de se réinventer. Le Naples de Sorrentino est déjà une ville stylisée, presque abstraite, une scène existentielle où ses personnages tragiques et ridicules jouent le drame de leur inadéquation au monde.
Le Reste de Rien (2004)
Le film retrace la vie d’Eleonora Pimentel Fonseca, noble d’origine portugaise, poétesse et intellectuelle devenue l’une des figures majeures de la brève et tragique expérience de la République napolitaine de 1799. Des fastes de la cour des Bourbons à la passion révolutionnaire, jusqu’à sa condamnation à mort.
Adapté du roman éponyme d’Enzo Striano, le film d’Antonietta De Lillo est une œuvre historique rigoureuse et passionnée, un portrait puissant d’une femme qui a tout sacrifié pour un idéal de liberté. Loin de la grandiloquence du cinéma de costume, De Lillo choisit un style presque documentaire, mêlant reconstitutions d’époque et inserts d’animation. C’est l’histoire d’un rêve brisé, celui d’un Naples qui a un instant imaginé un avenir différent, mais aussi la célébration d’une figure féminine d’une modernité extraordinaire.
Crossing the Line (2007)
Un voyage à bord des trains express longue distance qui traversent l’Italie du nord au sud pendant la nuit. Le documentaire saisit les visages, les histoires et les silences d’une humanité diverse de navetteurs, travailleurs et voyageurs, observant un pays en mouvement mais souvent indifférent aux vies qui le traversent.
Avant de s’imposer comme l’un des auteurs les plus importants du cinéma italien contemporain, Pietro Marcello a réalisé ce documentaire éblouissant. Crossing the Line est une œuvre de pur cinéma, un poème visuel qui transforme le voyage en train en métaphore de la condition humaine. Naples n’est pas seulement une étape, mais l’un des cœurs palpitants de ce réseau veineux qui tient le pays uni. Le regard de Marcello est lyrique et profondément humain, capable de capturer la beauté cachée dans les gestes quotidiens et la solitude qui habite les espaces de transit.
Napoli, Napoli, Napoli (2009)
Un portrait de la ville mêlant documentaire et fiction. Le film alterne des interviews de détenues de la prison de Pozzuoli, qui racontent leurs histoires de vie et de crime, avec trois épisodes fictifs écrits par des auteurs locaux, qui mettent en scène différents aspects de la réalité napolitaine, de la violence à la quête d’une échappatoire.
Le grand réalisateur américain Abel Ferrara, toujours fasciné par les villes-frontières et les figures marginales, s’immerge dans le ventre de Naples avec son style brut et direct. Napoli, Napoli, Napoli est une œuvre hybride et inégale, mais puissante dans sa capacité à saisir l’énergie désespérée et vitale de la ville. Ferrara ne juge pas, mais observe, donnant une voix aux sans-voix et montrant une métropole où la frontière entre légalité et illégalité, entre victime et auteur, se renégocie constamment.
La Vague Contemporaine : Vivre à l’Ombre de Gomorra et au-delà
L’impact mondial de Gomorra (le livre, le film de Garrone et la série) a créé un nouveau paradigme. Le cinéma indépendant napolitain des quinze dernières années a dû composer avec cette image puissante, réagissant de deux manières opposées : d’une part, en approfondissant le récit de la réalité criminelle avec un nouveau réalisme impitoyable ; d’autre part, en cherchant des voies d’évasion à travers la comédie, la pop et le fantastique pour revendiquer un imaginaire différent.
Là-bas : Une Éducation Criminelle (2011)
Yssouf, un jeune immigrant africain, arrive à Castel Volturno, sur la côte au nord de Naples, pour rejoindre son oncle Moses. Il découvre rapidement que la seule façon de gagner de l’argent et de survivre dans ce no man’s land est de s’engager dans le trafic de drogue dirigé par son oncle. Son « éducation criminelle » s’entremêlera avec la sanglante vendetta entre clans locaux et africains.
Inspiré par le massacre de San Gennaro en 2008, le premier film de Guido Lombardi est un coup au ventre. Là-bas montre une Naples « autre », décentralisée, celle de la province de Caserte qui est devenue l’une des plus grandes enclaves africaines d’Europe. Tourné avec des acteurs non professionnels et un réalisme presque documentaire, le film est un noir puissant et désespéré qui dépeint le crime comme la seule forme tragique d’intégration possible pour ceux qui vivent en marge des marges. Une œuvre nécessaire qui a dévoilé une réalité longtemps ignorée par le cinéma.
L’Art du bonheur (2013)
Sergio, un chauffeur de taxi et musicien désabusé, traverse une Naples apocalyptique, submergée par la pluie et les déchets. La nouvelle de la mort de son frère, parti des années auparavant devenir moine bouddhiste au Tibet, le force à affronter son passé. À travers les rencontres avec ses passagers, Sergio entreprend un voyage intérieur à la recherche d’un nouveau sens à sa vie.
Le premier long métrage d’animation d’Alessandro Rak est une œuvre d’une puissance visuelle et philosophique extraordinaire. Loin de tout cliché, L’Art du bonheur utilise l’animation pour créer une Naples transfigurée, presque onirique, miroir de l’âme tourmentée de son protagoniste. C’est un film existentiel, dense de réflexions sur la vie, la mort et la possibilité de trouver un équilibre dans le chaos du monde moderne. Un chef-d’œuvre qui a révélé au monde le talent d’une nouvelle école d’animation napolitaine.
Perez. (2014)
Demetrio Perez est un avocat commis d’office médiocre et craintif qui a choisi une vie discrète pour éviter les ennuis. Lorsque sa fille Tea tombe amoureuse du fils d’un dangereux chef de la Camorra, Perez est contraint de sortir de sa coquille et de briser toutes les règles, passant un pacte avec un criminel pour sauver la jeune fille.
Edoardo De Angelis situe son noir dans une Naples invisible et spectrale : le Centro Direzionale, avec ses gratte-ciel de verre et de béton, devient un labyrinthe moderniste qui reflète la prison existentielle du protagoniste. Perez. est un film tendu et sombre, le récit de la descente aux enfers d’un homme ordinaire, magnifiquement interprété par Luca Zingaretti. La ville, dépouillée de son iconographie classique, apparaît comme un lieu froid et aliénant, un paysage d’âme parfait pour un drame sur la peur et la rédemption.
Bagnoli Jungle (2015)
Le film suit les vies de trois générations qui se croisent parmi les ruines de l’ancienne aciérie Italsider à Bagnoli : Giggino, un quinquagénaire qui vit de débrouille ; son père Antonio, un retraité nostalgique du passé ouvrier ; et Marco, un jeune employé de charcuterie en quête d’avenir.
Antonio Capuano revient dépeindre la périphérie napolitaine avec son style inimitable, à la fois brut et poétique. Bagnoli Jungle est un film sur la fin d’une époque, celle de l’ère industrielle, et le vide qu’elle a laissé derrière elle. L’imposant squelette de l’usine sidérurgique devient le symbole d’un progrès raté, une « jungle » post-industrielle où les personnages évoluent comme des survivants. C’est un cinéma qui mêle réalisme, moments oniriques et une profonde humanité pour dépeindre un pan oublié de la ville, suspendu entre un passé glorieux et un présent incertain.
Indivisible (2016)
Daisy et Viola sont des jumelles siamoises, reliées par la hanche, dotées de belles voix. Exploitées par leur père qui les fait se produire lors de mariages et de fêtes comme dans un spectacle de curiosités, elles rêvent d’une vie normale. Lorsqu’un médecin révèle qu’elles peuvent être séparées chirurgicalement, leur désir d’individualité entre en conflit avec les intérêts de leur famille.
Situé sur la côte domitienne dégradée, Indivisible d’Edoardo De Angelis est un conte noir puissant et émouvant. Le film mêle un réalisme cru, montrant un territoire dévasté par le crime et la construction illégale, à des éléments de réalisme magique. La condition physique des deux protagonistes devient une métaphore puissante d’un lien familial qui peut être à la fois refuge et prison. Une œuvre originale et poignante, sublimée par la musique d’Enzo Avitabile et la performance extraordinaire des sœurs Fontana.
Cendrillon le Chat (2017)
Dans une Naples futuriste et décadente, la jeune Cendrillon vit comme servante à bord du Megaride, un immense navire-technologique faisant office de hub amarré au port. Le navire est désormais entre les mains de sa méchante belle-mère et du chef Salvatore Lo Giusto, surnommé ‘O Re, qui veut en faire le centre mondial du recyclage. Cendrillon, muette depuis le traumatisme de la mort de son père, doit trouver la force de se rebeller et de se venger.
Le collectif d’animateurs dirigé par Alessandro Rak livre un autre chef-d’œuvre, une réinterprétation sombre et cyberpunk du conte de Giambattista Basile. Cendrillon le Chat est une œuvre visuellement époustouflante, combinant animation 3D et 2D pour créer une Naples dystopique à la fois fascinante et spectrale. Le film est un noir adulte, violent et mélancolique qui utilise le conte de fées pour raconter une histoire de renaissance et de rédemption dans une ville qui, comme sa protagoniste, lutte pour se libérer des fantômes du passé.
The Intruder (2017)
Giovanna dirige avec passion un centre de loisirs pour enfants dans un quartier difficile à la périphérie de Naples, une oasis de légalité et d’espoir. L’équilibre du centre est perturbé lorsque Giovanna décide d’abriter Maria, la jeune épouse d’un membre recherché de la Camorra, ainsi que ses deux enfants. Sa présence devient source de conflit, forçant chacun à affronter ses propres préjugés.
Leonardo Di Costanzo réalise un film d’une finesse psychologique extraordinaire, un drame moral qui explore les frontières entre acceptation et peur, entre solidarité et sauvegarde de soi. Avec un style presque documentaire, sec et dépourvu de rhétorique, The Intruder pose des questions complexes sans offrir de réponses faciles. Le Naples du film est un microcosme social où la lutte quotidienne pour une alternative à la violence se heurte à la réalité inéluctable de sa présence.
Né à Casal di Principe (2017)
Inspiré d’une histoire vraie, le film raconte la recherche désespérée d’Amedeo Letizia, un jeune acteur débutant à Rome, qui retourne à Casal di Principe en 1989 lorsque son frère Paolo est enlevé. Pendant une semaine, Amedeo s’immerge dans le cauchemar de sa terre natale, confronté au code du silence, à la violence et à l’impuissance face au pouvoir de la Camorra.
Bruno Oliviero réalise un film qui raconte l’autre visage de Gomorra : celui des victimes, des gens ordinaires submergés par une violence insensée. Né à Casal di Principe est une œuvre douloureuse et tendue, reconstruisant rigoureusement une tragédie personnelle sur fond de l’une des pages les plus sombres de l’histoire de la Campanie. C’est un récit d’impuissance et de douleur, montrant la réalité criminelle non pas comme une épopée, mais comme une force aveugle qui détruit les liens et brise les vies.
Poison (2017)
Cosimo est agriculteur et éleveur de buffles qui vit et travaille dans la « Terre des Feux ». Lorsqu’il découvre qu’il est atteint d’un cancer, causé par des déchets toxiques illégalement déversés dans ses champs, il entame une lutte désespérée contre la Camorra, qui veut le forcer à vendre ses terres, et contre la maladie qui le ronge.
Diego Olivares porte à l’écran l’un des drames environnementaux et sociaux les plus graves de notre époque. Poison est un film de protestation civile, un récit de résistance et de dignité face à un ennemi invisible et omnipotent. Loin de la spectaculaire violence, le film se concentre sur le drame humain d’une famille et d’une communauté empoisonnées dans leur corps et leur âme. C’est un cinéma nécessaire qui utilise le pouvoir du récit pour mettre en lumière une blessure encore ouverte.
Achille Tarallo (2018)
Achille Tarallo est un chauffeur de bus qui rêve de devenir chanteur comme son idole, Fred Bongusto. Avec son ami Cafè, il se produit lors de mariages avec un répertoire « tamarro-italiano », espérant une opportunité qui changera sa vie. Une chance inattendue le conduira à reconsidérer ses ambitions et sa relation avec la réalité.
À presque quatre-vingts ans, Antonio Capuano surprend tout le monde en réalisant une comédie pop, légère et colorée. Achille Tarallo est une œuvre anormale et libre, abandonnant les tons sombres et dramatiques de beaucoup de ses films pour embrasser le comique et le surréaliste. C’est un portrait affectueux et ironique d’une humanité rêveuse et quelque peu bancale qui trouve dans la musique une échappatoire à une vie quotidienne médiocre. Un film qui démontre la vitalité extraordinaire d’un maître du cinéma d’auteur napolitain.
Piranhas (2019)
Naples. Un groupe d’adolescents de quinze ans du Rione Sanità, mené par le charismatique Nicola, décide d’abandonner la vente au détail de drogue pour viser plus haut. Avec l’insouciance et l’arrogance de leur âge, ils s’arment et lancent une offensive pour conquérir le quartier, rêvant d’argent, de pouvoir et de respect, sans comprendre le prix qu’ils devront payer.
Adapté du roman éponyme de Roberto Saviano, le film de Claudio Giovannesi est une histoire de passage à l’âge adulte dans un contexte criminel d’un réalisme impressionnant. Tourné avec un casting de jeunes acteurs extraordinaires, Piranhas documente l’ascension et la chute d’une génération qui brûle son adolescence sur l’autel d’un pouvoir éphémère. Le regard de Giovannesi est immersif, presque anthropologique, et montre la violence non pas comme un acte spectaculaire, mais comme le langage tragique et inévitable de garçons à qui aucune alternative n’a été offerte.
Rose Stone Star (2020)
Carmela est une jeune mère célibataire vivant à Portici, qui lutte pour joindre les deux bouts avec des emplois précaires et de petits stratagèmes. Sa relation avec sa fille de onze ans, Maria, est tendue et conflictuelle. Pour obtenir un permis de séjour pour un immigré algérien, elle s’engage dans une affaire illégale qui mettra en péril l’équilibre fragile de sa vie.
Marcello Sannino, documentariste reconnu, fait ses débuts en fiction avec un portrait féminin intense et réaliste. Rose Stone Star (le titre est une phrase d’une chanson célèbre de Sergio Bruni) est un film sur la précarité, non seulement économique mais surtout émotionnelle. Loin de tout stéréotype de la « mamma napolitaine », le film dépeint avec sensibilité la lutte d’une femme pour être mère dans un contexte qui ne lui offre aucun soutien, montrant un Naples périphérique et peu raconté.
Le Trou dans la Tête (2020)
Maria vit une vie suspendue dans la province de Naples, marquée par un traumatisme qu’elle n’a jamais directement vécu : son père, policier, a été tué à Milan lors d’une manifestation d’extrême gauche en 1977, avant sa naissance. Lorsqu’elle découvre que le meurtrier a purgé sa peine et est un homme libre, elle décide de se rendre à Milan pour le rencontrer.
L’inimitable Antonio Capuano réalise une œuvre puissante qui relie la violence politique des Années de plomb à la violence endémique et sociale du Naples contemporain. Le Trou dans la Tête est le parcours d’une femme en quête d’une origine et, peut-être, d’un pardon impossible. À travers l’extraordinaire performance de Teresa Saponangelo, le film explore le poids de la haine héritée et la possibilité de réconciliation, traçant un fil rouge de douleur et d’espoir qui unit deux époques et deux villes.
Course Illégale (2023)
Checco est un chauffeur de taxi illégal qui travaille jour et nuit, s’éloignant de plus en plus de sa famille. Pour gagner de l’argent supplémentaire, il commence à collaborer avec un trafiquant de drogue, se retrouvant entraîné dans un tourbillon de transactions douteuses et de consommation de stupéfiants. Une rencontre avec une jeune cliente, Viola, devient pour lui une obsession, l’illusion d’une échappatoire à sa vie.
Lauréat du Naples Film Festival, le premier long métrage d’Andrea Bifulco est un noir métropolitain qui plonge dans la psyché de son protagoniste. Le Naples du film est livide, nocturne, et presque méconnaissable, un paysage mental qui reflète la descente de Checco dans la solitude et la paranoïa. Course Illégale est un voyage hallucinatoire dans les bas-fonds de la ville et de l’âme, un film à petit budget qui témoigne de la vitalité d’un cinéma napolitain contemporain capable d’explorer le genre avec un regard personnel et visionnaire.
Le Regard Réaliste et Grotesque de Matteo Garrone
Matteo Garrone, bien que n’étant pas napolitain de naissance, a interprété la ville et ses environs avec un regard unique, capable de passer du noir le plus cru à la fable grotesque. Ses films situés en Campanie sont devenus des repères, redéfinissant l’imagerie globale de la région.
Le Taxidermiste (2002)
Peppino, un taxidermiste souffrant de nanisme et lié au milieu, développe une relation ambiguë et obsessionnelle avec Valerio, un jeune homme charmant qu’il engage comme assistant. L’équilibre pervers entre les deux est brisé lorsque Valerio tombe amoureux de Deborah, déclenchant la jalousie de Peppino et menant la situation à une fin tragique. Inspiré d’une histoire vraie, Le Taxidermiste est un noir de l’âme, une œuvre d’une beauté sinistre et obsédante. Garrone situe l’histoire dans une banlieue désolée, entre la côte de Caserte et les petits villages de l’arrière-pays, transformant le paysage en miroir des âmes perdues de ses protagonistes. C’est un film sur la douleur de vivre, la solitude, et la quête désespérée d’un amour capable de normaliser des existences marginalisées. Le Naples de Garrone est ici un non-lieu fantomatique, une terre de brume et d’âmes rejetées où se déploie un triangle amoureux aussi morbide que tragique.
Gomorra (2008)
Adapté du best-seller de Roberto Saviano, le film entrelace cinq histoires pour raconter le pouvoir, l’argent et le sang du « Système » Camorra. Les vies d’un tailleur, d’un comptable, d’un diplômé expert en élimination de déchets toxiques et de deux jeunes criminels entrent en collision avec la violence quotidienne et les règles impitoyables du clan qui contrôle les provinces de Naples et Caserte.
Avec Gomorra, Garrone réalise un film non pas sur la Camorra, mais à l’intérieur de la Camorra. Abandonnant toute mythologisation, il adopte un style presque documentaire, brut et impitoyable, qui plonge le spectateur dans un écosystème criminel. Naples et ses banlieues, comme Scampia, ne sont pas un simple décor, mais un organisme malade, une zone de guerre où la violence est la langue et l’illégalité la norme. Le film a changé à jamais la perception mondiale de la ville, montrant le crime non pas comme une saga de parrains, mais comme une entreprise tentaculaire qui empoisonne la terre et les âmes.
Reality (2012)
Luciano, un poissonnier napolitain sympathique, encouragé par sa famille, participe aux auditions de « Big Brother ». Dès lors, l’attente d’un appel de la production devient une obsession. Luciano est convaincu d’être constamment observé et jugé, perdant le contact avec la réalité dans un vortex de paranoïa et de folie.
Après la brutalité de Gomorra, Garrone retourne à Naples pour tourner un récit amer, une comédie noire sur l’être et le paraître. Inspiré d’une histoire vraie, le film transforme la ville en une scène grotesque où le rêve de la célébrité télévisuelle devient une hallucination collective. Le Naples de Reality est un lieu où la différence entre réalité et représentation s’efface, une sorte de Pinocchio moderne où le Pays des Jouets est un plateau de télévision et la célébrité le seul chemin illusoire vers le salut.
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